Critique du livre de base du jeu de rôle Pirate Borg.

Introduction

Pirate Borg est un jeu de rôle indépendant conçu par Luke Stratton, connu sous le pseudonyme de Limithron, et publié par Free League Publishing. Basé sur la licence tierce de Mörk Borg, il transpose l’esthétique dark fantasy apocalyptique du jeu original dans le contexte de la Dark Caribbean — une Caraïbe alternative, corrompue par les morts-vivants, la drogue et l’horreur cosmique. Le jeu est sorti le 15 septembre 2023 en VO et en septembre 2026 en VF. On notera qu’en VF seul le livre de base est paru. La suite de la gamme devrait être disponible à la fin du premier trimestre 2027.

Contrairement à la plupart des jeux publiés par Free League, Pirate Borg n’utilise pas le Year Zero Engine. Il s’appuie sur le moteur spécifique à Mörk Borg, un système OSR (Old School Revival) aux règles volontairement minimalistes. Le jeu est compatible avec Mörk Borg, permettant d’importer des créatures, des artefacts et des concepts dans le Dark Caribbean ou vice versa.

Sommaire

L’ouvrage fait 168 pages en couleur, couverture cartonnée. Il n’a pas une structure linéaire traditionnelle : il est organisé en modules thématiques, presque toujours un sur une double page, offrant un matériau de jeu dense et facile à consulter.

Le livre s’ouvre sur deux pages de tables et de générateurs, puis enchaîne sur :

  1. Les Caraïbes Obscures : présentation du cadre de jeu, de l’histoire, de l’atmosphère et des factions en présence.
  2. Création de Personnages : création de personnage en cinq étapes, avec générateurs aléatoires, règles de base et de combat.
  3. Classes : six classes principales (Brute, Vaurien, Boucanier, Bretteur, Fanatique et Sorcier) et trois classes optionnelles (Âme en Peine, Contes à Dormir Debout).
  4. Équipement et Tables Diverses : équipement, tables de caractéristiques de personnages (défauts marquants, marque physique, etc.) et magie.
  5. Combat Naval : règles de combat naval et liste des types de bateaux avec leurs caractéristiques.
  6. Bestiaire : animaux, morts-vivants, créatures marines et équipages adverses.
  7. Tables Diverses : rencontres en mer, cartes au trésor, îles, générateur de pirate et de missions et quêtes.
  8. Campagne : La Malédiction de Pointe-au-Squelette est une campagne bac-à-sable.
  9. Tables : générateur de personnage, index des créatures, index et résumé des règles.

Système de Jeu

Le système de Pirate Borg est un dérivé du moteur Mörk Borg, lui-même inspiré de l’OSR. Il repose sur un mécanisme simple et rapide :

Les Caractéristiques

Cinq caractéristiques, toutes tirées avec 3d6 lors de la création :

  • Force : pour les attaques au corps à corps, soulever et saisir.
  • Agilité : pour se défendre des attaques des ennemis, l’équilibre, la nage et la fuite.
  • Présence : pour les attaques à distance, l’intelligence et la perception.
  • Résistance : pour résister aux dommages physiques, retenir son souffle et les chutes.
  • Âme : pour les reliques antiques, les rituels arcaniques et la volonté.

Aucune compétence n’est listée sur la feuille de personnage. Le jeu privilégie l’inventivité des joueurs pour décrire leurs actions et en déduire la caractéristique à utiliser.

Les Tests

Pour effectuer un test, le joueur lance un d20 et ajoute le modificateur de la caractéristique appropriée. Il doit obtenir un résultat égal ou supérieur à un Niveau de Difficulté (ND), généralement fixé à 12 pour les tests courants. Un 1 naturel est un échec critique et un 20 naturel est un succès critique. Chacun a des effets particuliers lors des combats.

Combat

Lors des combats, les joueurs attaquent les ennemis et se défendent contre eux. Le MJ ne lance jamais de dés pour les attaques des ennemis. Ce sont les joueurs qui font des jets de défense. La plupart des ennemis ont un ND de 12 pour être touchés ou pour que l’on évite leurs attaques. Le combat est rapide, brutal et visuel. Les armes peuvent tuer un personnage en un seul coup, ce qui renforce le côté létal du jeu.

La Chance du Diable

Chaque personnage possède des points de Chance du Diable qui permettent d’infliger le maximum de dégâts, relancer un jet de dés, réduire le ND d’un test de 4, d’éviter une réussite ou un échec critique ou de réduire les dégâts d’un d6. Ces points sont renouvelés tous les jours. Cette mécanique permet de mitiger la dangerosité des combats.

Entre deux aventures, ou quand le souhaite le MJ, les personnages progressent. Le joueur lance un d6 pour chaque modificateur de caractéristique : si le résultat est inférieur, la caractéristique baisse ; s’il est égal, elle reste inchangée ; s’il est supérieur, elle augmente d’un point. Un 1 fait toujours baisser la caractéristique, avec un minimum de -3. Chaque classe débloque une nouvelle capacité à chaque niveau. La progression est assez rapide et les personnages qui survivent aux premières aventures deviennent vite assez puissants.

Combat Naval

Le combat naval est l’une des grandes nouveautés par rapport à Mörk Borg. Il est présenté sur 8 pages et nous propose les caractéristiques de 18 embarcations. Chaque PJ à bord peut participer aux manœuvres avec des jets de compétence. Il est recommandé de jouer avec des figurines ou des pions de navires sur une carte hexagonale.

Univers

Les Caraïbes Obscures sont des Caraïbes alternatives situées géographiquement au même endroit que le monde réel, mais vers 1692, dans une version où les morts-vivants, la corruption coloniale et les horreurs cosmiques sont sur le point d’envahir le monde. C’est un lieu où les squelettes sortent des tombes, où les vaisseaux fantômes traînent sur les eaux embrumées, et où les pirates vivent de rapine en consommant des quantités déraisonnables de rhum.

Un élément central du setting est l’ASH — une drogue psychédélique fabriquée à partir des cendres de morts-vivants brûlés. L’ASH crée des tensions économiques et politiques : elle est à la fois une marchandise précieuse et un fléau social. Les effets de sa consommation sont décrits avec un réalisme grotesque qui ne manquera pas de réjouir les joueurs téméraires.

Les Caraïbes Obscures sont peuplées de pirates, de morts-vivants, de cultistes, de démons, de nécromanciens, de créatures surnaturelles et de factions coloniales décadentes. L’ambiance est un mélange de piraterie sombre et d’horreur surnaturelle, avec une touche d’humour noir qui rappelle les meilleurs moments de Deadlands (l’horreur mêlée au Far West).

Le cadre est volontairement minimaliste mais évocateur : les factions sont décrites avec juste assez de détails pour stimuler l’imagination, tout en laissant une large place à l’improvisation. C’est un bac à sable parfait pour le jeu OSR, où les joueurs sont libres de voguer où ils veulent et de faire ce que bon leur semble.

Scénarios

Le jeu ne propose pas un scénario linéaire, mais plutôt un bac à sable intitulé La Malédiction de Pointe-au-Squelette. Celui-ci plonge les joueurs dans une région hantée par des disparitions mystérieuses, des apparitions fantomatiques et des rumeurs à propos d’un château maudit, Pointe-au-Squelette.

L’approche est modulaire et non linéaire : chaque île, chaque épave et chaque grotte proposent leurs propres intrigues, dangers et secrets. Les joueurs peuvent les explorer dans n’importe quel ordre, ce qui encourage l’autonomie et la prise de risque.

Plusieurs suppléments ont enrichi, en VO, le jeu depuis sa sortie :

  • Trapped in the Tropics (Starter Set) : une aventure d’introduction se déroulant sur l’île au Serpent, avec un naufrage à investiguer et des trésors à découvrir.
  • Down Among the Dead (supplément Kickstarter) : près de 150 pages de contenu, dont trois aventures standalone (Lost in the Locker, Venom in the Veins, Into the Maelstrom) et trois nouvelles classes (Antiquaire, Profond et Âme Libérée).
  • Cabin Fever : contenu communautaire rassemblant douze nouvelles classes et de nombreuses aventures, dans un style plus éclectique.

Les deux premiers contenus faisaient partie de la précommande participative de la version française du jeu et seront disponibles, selon les dernières dates communiquées par Arkhane Asylum, à la fin du premier trimestre 2027.

Le jeu propose également de nombreux générateurs (îles, navires, cartes au trésor, quêtes, drapeaux pirates, etc.) qui permettent au MJ de construire une campagne entière sur le pouce, sans préparation préalable.

Les scénarios sont particulièrement faciles et rapides à préparer : une simple lecture suffit car leur présentation très synthétique rend la prise de notes inutile. En cours de partie, un simple coup d’œil sur le paragraphe correspondant au lieu où se trouvent les personnages suffit.

Réalisation

C’est sans doute le point le plus unanimement salué par les critiques. Pirate Borg est un véritable objet d’art.

La mise en page est art-punk : typographie qui bouge, se tord et aboie sur la page, renforçant l’énergie anarchique du jeu. Chaque double-page est soigneusement composée, avec des illustrations qui occupent la double-page. Le style graphique est inspiré de gravures anciennes (British Library, Rijksmuseum), mélangé à un art moderne très contrasté, rappelant un album de black metal déguisé en manuel de jeu de rôle.

Les illustrations de Limithron lui-même sont exceptionnelles — sombres, expressives, et parfaitement dans le thème. Les cartes sont particulièrement impressionnantes, avec un rendu qui donne immédiatement envie de s’y aventurer.

Le seul reproche récurrent concerne la lisibilité : le style art-punk, bien que magnifique, peut parfois entraver la consultation rapide en cours de partie. Certains éléments de règles sont noyés dans le design. Ceci dit, l’ouvrage reste bien plus lisible que son aîné Mörk Borg, dont certaines pages étaient un challenge à la lecture.

Conclusion

Pirate Borg est un jeu minimaliste qui, en 168 pages, contient tout ce qui est nécessaire pour jouer la campagne en fin d’ouvrage. Son format A5 le rend particulièrement facile à transporter. De plus, les tables des deux premières et dernières pages rendent sa consultation très pratique et on pourrait presque se passer d’un écran.

Si son aspect graphique peut être déroutant à première vue, il colle tout à fait au thème du jeu et est très inspirant. Se promener au gré des pages est un véritable voyage dans les Caraïbes Obscures, un voyage parfois un peu chaotique, mais n’est-ce pas là la caractéristique de l’univers des pirates ?

Quant au système, il est très simple, ce qui permet au MJ de se concentrer sur la narration et l’ambiance. Il est aussi très injuste et mal équilibré : la création de personnage est totalement aléatoire et l’on peut ainsi jouer un vaurien édenté avec pour toute arme une cheville d’amarrage et 1 point de vie ! Mais la création de personnage est très rapide et la perte d’un personnage n’est pas un drame.

Le point fort reste la réalisation artistique : Pirate Borg est un objet visuellement époustouflant, un manuel qui se veut un objet d’art autant qu’outil de jeu. Il faut féliciter Arkhane Asylum, et plus particulièrement Mathieu Saintout pour l’excellent travail de maquettiste qui a été un cauchemar à n’en pas douter.

Conseil aux MJ : le jeu ne se veut aucunement équilibré, néanmoins je vous conseille de ne pas jouer la capacité spéciale du Morion (casque de conquistador) qui peut absorber tous les dégâts d’une attaque et se briser. C’est une assurance-vie beaucoup trop puissante et les personnages de ma campagne se promènent tous avec deux ou trois morions dans leur sac…

Ce jeu est pour vous si :

  • Vous aimez les univers pirates sombres et surnaturels
  • Vous aimez les jeux OSR avec des règles légères et rapides
  • Vous cherchez un jeu riche en générateurs et en bac à sable
  • Vous aimez l’art-punk et les beaux objets physiques
  • Vous n’avez pas peur de la mort de vos personnages

Ce jeu n’est pas pour vous si :

  • Vous cherchez un jeu de piraterie héroïque et réaliste
  • Vous préférez des systèmes simulationnistes détaillés
  • Vous aimez les intrigues politiques complexes et le roleplay introspectif
  • Le ton sombre et gore vous dérange
  • Vous détestez perdre vos personnages (souvent)

Ahoy et bon vent !